Le nouvel esprit du capitalismeMis en ligne par Christian Vaillant - 20/10/2006
Luc Boltanski, Eve Chiapello Gallimard, 1999, 843 pages, 29,80 euros Un très gros livre pour une analyse très fouillée des formes qu’a prises l’idéologie dominante dans le domaine économique à partir des années 1980. Elle pose des questions essentielles aux autogérés sur ce qui pourrait leur rester comme identité.
Les nouvelles valeurs de légitimation du fonctionnement économique Les sociétés, surtout ceux qui les dominent, se donnent des systèmes de pensée pour justifier et légitimer leur mode de fonctionnement, le reproduire, le développer, le transformer... Au travers d’une analyse de tous les textes de management des années 1980 et 1990 (c’est peut-être la partie la plus solide et la plus lisible parce que très concrète de l’ouvrage), les auteurs montrent que le capitalisme a mis progressivement en place un nouveau système de légitimation. Il est principalement fondé sur les notions de réseaux, de caractère provisoire des projets, d’autonomie et de responsabilité des acteurs, de polyvalence, de réduction des hiérarchies et de l’autorité, de souplesse des modes de fonctionnement... La capacité du capitalisme à se nourrir de la critique L’autre grande idée développée par l’ouvrage, c’est la très grande capacité du capitalisme à intégrer la critique, à s’en nourrir. Les auteurs montrent que toute cette nouvelle idéologie dominante dans l’économie et l’organisation des entreprises s’est très largement construite à partir du milieu des années 1970 en intégrant un très grand nombre de critiques et de propositions formulées par les mouvements contestataires des années 1960-1970. Il s’agit essentiellement de la critique que les auteurs qualifient d’artiste (sans aucun caractère péjoratif, et que l’on pourrait tout aussi bien qualifier de culturelle), par opposition à la critique sociale, plus issue du monde du travail. En quoi cela concerne les autogérés ? Disons d’abord que c’est un des livres centraux dans la sociologie actuelle. 7 ans après sa parution, il reste constamment cité dans les travaux sur l’économie contemporaine et le monde du travail. Il est évidemment aussi très discuté. En effet, les auteurs disent bien qu’il s’agit d’un système de légitimation, d’une idéologie, donc en rien la réalité du capitalisme actuel, mais que ce système est grandement autoréalisateur, une sorte d’enchevêtrement inextricable d’infra et de superstrucures. On discute donc beaucoup de savoir si c’est une idéologie pure, si on est encore en plein fordisme, etc. et il est vrai que la fonction centrale de ce nouveau système est avant tout de tromper son monde et que le bon vieux système autoritaire et inégalitaire refait surface dès la moindre difficulté. En tout état de cause, ce qui est dit dans ce livre interroge grandement les autogérés. Tout au long de sa lecture on est constamment interpellé par la similitude des idées, des valeurs développées par ce nouvel esprit du capitalisme et les nôtres. Ce qui confirme la seconde thèse du livre sur le fait que le capitalisme se nourrit de sa critique. Il annule ainsi une grande part des critiques portées dans les années 1970 et intègre une grande part des « critiqueurs ». Il nous reste néanmoins deux points que le capitalisme ne paraît pas susceptible de récupérer et qui constituerait la pierre de touche de l’autogestion, c’est l’égalitarisme et le collectivisme. La propriété égalitaire de l’outil de production et l’égalité complète des rémunérations demeurent inacceptables pour le capitalisme. Cet égalitarisme matériel total est la seule chose qui nous distingue radicalement. Une sorte de revanche de la critique sociale, voire du matérialisme et du marxisme. Les conditions matérielles et les rapports sociaux sont les enjeux les plus fondamentaux. Et après tout, ils ne sont pas moins porteurs de valeurs et de culture.
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