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La Navette, une délocalisation « militante »

Mis en ligne par Christian Vaillant - 24/08/2015

Encore une entreprise autogérée sur le plateau de Millevaches. Aujourd’hui transmise par ses fondateurs.

Pour un livre à paraître, il a été demandé à Michel Lulek une notice sur la scop La Navette dont il est un des coopérateurs depuis sept ans. Rappelons qu’il est l’un des fondateurs d’Ambiance bois dont il a écrit l’histoire (Scions travaillait autrement) et l’auteur également de Télé Millevaches - La télévision qui se mêle de ceux qui la regardent .

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Se rapprocher de structures autogérées

Créée en 1996 à Paris, la Scop La Péniche rassemblait en 2007 onze salariés. Trois d’entre eux souhaitent quitter la région parisienne et poursuivre leur activité (rédaction de contenus dans le champ de l’ESS, pour des journaux, guides ou sites internet) au sein de la coopérative, via le télé-travail. La diffusion de l’Internet et l’installation du haut débit sur une grande partie du territoire national est pour eux la condition première de cette délocalisation. Mais condition n’est pas raison. Les trois rédacteurs choisissent le plateau de Millevaches pour de toutes autres considérations. La Péniche, qui revendique un fonctionnement autogéré, a rejoint en 2000 le réseau Repas. Là elle participe activement aux rencontres de ce réseau d’entreprises « alternatives », y rencontrent des groupes qui, dans des métiers très différents du sien (transformation du bois, de la laine, élevage, agriculture, recyclage et réemploi des déchets, travail social, etc.), ont des fonctionnements coopératifs et collectifs dans lesquels elle se reconnaît.

Lorsque les trois salariés quittent Paris, ils décident de se rapprocher de quelques structures du réseau dont ils se sentent particulièrement proches. C’est la raison de leur installation à Faux-la-Montagne, à côté d’Ambiance Bois. À 30 kilomètres de là se trouvent aussi le Gaec Champs Libres – qui approvisionnait leur Amap parisienne – et, à 20 kilomètres, la ressourcerie Le Monde allant vers..., deux autres membres du réseau Repas. Venus à plusieurs reprises en visite dans la région, ils estiment que l’environnement social et humain de ce territoire est plus important que toute autre considération. Leur motivation est clairement liée au projet de tisser avec ces entreprises et les autres initiatives du plateau de Millevaches, des relations qui dépassent largement le champ professionnel. Finalement, leur départ provoque la scission de La Péniche. Une partie de l’équipe poursuit en Rhône-Alpes son activité en gardant le nom de La Péniche ; une des coopératrices crée La Pirogue, à Paris ; tandis que les trois rédacteurs créent une nouvelle Scop, La Navette, à Faux-la-Montagne.

La dynamique locale

Sur place La Navette s’inscrit dans la dynamique locale. Elle adhère à l’association De Fil en réseau, soutient quelques associations locales par des prêts de trésorerie occasionnels, organise avec d’autres associations une journée annuelle sur l’ESS, ou prend des parts de capital dans la Scic l’Arban ou la SCI Chemin faisant, propriétaire du bâtiment de la ressourcerie Le Monde allant vers... Bref, très vite, elle prend place dans l’enchevêtrement de partenariats et de relations qui irriguent son territoire d’adoption et où chacun, peu ou prou, glisse son grain de sel.

Loin de la capitale

L’installation à Faux-la-Montagne induit cependant quelques inconvénients que l’entreprise assume. Des déplacements réguliers sur Paris, où se trouve une partie de ses clients ou partenaires (au moins deux fois par mois), sont nécessaires. Il faut une demi-heure de voiture et 4 heures de train pour s’y rendre, là où autrefois quelques stations de métro suffisaient. On est donc plus regardant avant de se déplacer et l’entretien du réseau relationnel est plus compliqué. Sans compter que la SNCF qui permettait encore il y a deux ans l’aller-retour dans la journée jusqu’à la gare la plus proche sur des horaires larges, oblige désormais de quitter Paris en milieu d’après-midi (15h52 !) si l’on veut attraper la correspondance qui permet un retour le soir. Comme quoi l’aménagement du territoire est aussi dans les détails...

Transmission

Aujourd’hui à la retraite, les fondateurs, ont laissé la main à une équipe rajeunie et féminisée, constituée de six personnes. Pour leur part ils investissent leur énergie dans l’animation d’un fonds de dotation local, d’une maison des associations, d’une biscuiterie et d’un salon de thé associatif. Des outils ou des lieux qui entretiennent la convivialité du village, permettent d’améliorer encore la qualité de vie sur le plateau, et qui, demain sans doute, joueront leur rôle pour attirer de nouveaux candidats à la délocalisation !

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Quelques ajouts

On peut ajouter que la Navette continue de fonctionner, tout comme la Péniche, sur le principe d’une complète égalité du salaire horaire et d’une prise des décisions collective, avec tirage au sort périodique du gérant (légalement obligatoire) qui n’a d’autre rôle que celui de signer les documents officiels.

Ajoutons également que si la Navette maintient son niveau d’activité et que l’érosion naturelle d’une clientèle est compensée par de nouveaux marchés, elle a cependant du mal à se développer comme la Péniche initiale le faisait régulièrement. Michel Lulek souligne la difficulté engendrée par l’éloignement de la capitale pour une structure dont la clientèle initiale était nationale. Il faut ajouter que la région Limousin est, avec la Corse, la région la plus pauvre de France et qu’il est difficile d’y développer une clientèle locale.

En revanche, les salaires à la Navette sont équivalents au salaire moyen en France (environ 2 100 euros net par mois pour un temps plein), ce qui correspond à une décision prise dès l’origine de la Péniche parisienne ; les éventuels excédents (il y en a toujours eu) devant servir au développement de la structure et au soutien d’autres initiatives. Ce niveau de rémunération, déjà supérieur à ce que gagne la moitié des Français (1 700 euros), l’est encore bien plus sur le plateau de Millevaches.

Enfin, en ce qui concerne la transmission, on peut en avoir une vision douce-amère en disant qu’elle a vérifiée la définition suivante : « transmettre c’est vouloir donner quelque chose que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Définition calquée sur celle de l’amour de Lacan. Les fondateurs n’ont rien à transmettre aux nouveaux qui ne leur appartenait déjà, et ces nouveaux ne feront que ce qui leur convient en fonction de ce qu’ils sont. Mais on peut aussi y voir une transmission en douceur pendant laquelle tout le temps de transition nécessaire a été laissé de part et d’autre. Et puisque les principes essentiels de fonctionnement restent les mêmes, c’est bien que quelque chose s’est transmis…