autogestion print

 

Faut-il éviter la spécialisation des tâches ?

Mis en ligne par la peniche - 17/08/2005

Faire ce qu’on aime et... ce qu’on n’aime pas

« La tentation est permanente. Untel aime la comptabilité et la gestion et fait ça très bien, mais c’est un sauvage et il déteste les relations clientèle. Telautre au contraire adore ça et ne comprend rien aux chiffres et un 3e fait extraordinairement bien la cuisine et s’y épanouit. On est obligé de faire une cote mal taillée. Chacun fait plus ce qu’il aime et se contraint à faire un minimum de ce qu’il n’aime guère. On sait que c’est indispensable pour se comprendre tous, prendre les bonnes décisions dans chaque secteur et éviter les coups de force de la " compétence ". » (Le Papier Mâché)

Quelle rotation sur les postes ? Les exemples de la Bergerette et Ambiance bois

Faut-il tourner sur les postes de travail en autogestion ? La question est délicate dès qu’il s’agit de compétences professionnelles. La Bergerette est une recyclerie associative fondée dans les années 1980 à Beauvais sur une approche écologiste et autogestionnaire. Les ateliers de la bergerette récupèrent et restaurent des objets pour les revendre dans leur magasin. Les matières premières récupérées sont elles recyclées. Les 17 salariés s’autogérent et ont organisé le travail en ateliers (ferraille, électroménager, meubles, livres, textile, etc.) où chacun est responsable de son atelier. S’y ajoute des postes tournants pour l’accueil du public, le standard, l’organisation des repas du jour. Mais la rotation dans les ateliers est plus difficile. Même problème à Ambiance Bois, une entreprise de Faux-La-Montagne (Creuse) spécialisée dans la construction en bois. La spécialisation des postes est inévitable : sur des travaux extrêmement techniques tels que le délignage du bois, la menuiserie, la comptabilité/gestion ou les travaux de plans d’investissements, tout le monde n’est pas formé pour pouvoir prendre en charge chaque poste correctement. Cependant, personne ne fait qu’une seule chose. Chacun à un pied dans la production et un pied dans l’administratif et peut suivre de près ou de loin chaque poste. L’idée étant de lisser au maximum la dichotomie récurrente entre le manuel et le “ bureaucrate ”.

Cette question de la compétence technique, source de pouvoir, se pose dans le travail quotidien. Si telle ou telle tâche nécessite des qualifications particulières, il peut paraître plus simple de laisser une personne s’y former et s’y consacrer. Mais la spécialisation peut conduire à ce que chacun ne s’occupe plus que de son secteur de travail particulier : à moi le commercial, à toi la compta, à elle la maintenance technique, à lui le secrétariat, à vous la production, etc. Une sorte d’entente entre “ chefs ” de secteur.

Pourquoi pas. Mais il y a alors un fort risque à voir la gestion collective s’appliquer non pas à l’ensemble de l’activité de la structure mais seulement aux questions les plus transversales. Il peut en résulter un désinvestissement pour la prise en charge de l’ensemble de l’activité, chacun se retranchant derrière son « coeur de compétence », sorte de territoire symbolique au-delà duquel les autres n’auraient rien à redire. Chacun ayant recréé son espace de pouvoir personnel.

Sans tomber dans l’excès inverse, il faut tout de même s’efforcer de développer une prise en charge collective des différentes tâches à effectuer. Ce qui implique que chacun s’intéresse à tout et se forme à toutes les tâches nécessaires au fonctionnement de l’entreprise, à la comptabilité comme à la production. Même si cela n’est pas toujours réalisable (les limites individuelles empêchent souvent une polyvalence totale et ce d’autant plus que l’activité développée exige des compétences), il faut pourtant le plus possible essayer de diffuser par la formation et le travail à plusieurs, la maîtrise des enjeux de chaque tâche. Sans que chaque geste ou microdécision soit soumis à l’approbation des autres, il s’agit d’ouvrir et de transférer au collectif ses propres compétences et de prendre en compte les remarques formulées sur la tâche à accomplir. C’est donc un souci et une pratique permanents qu’il faut avoir afin d’éviter que ne se dessine une hiérarchie insidieuse derrière la hiérarchie des compétences.

Et la valorisation individuelle dans tout ça ?

Privilégier le travail collectif, favoriser la polyvalence et la diffusion voire l’homogénéisation des compétences n’est pas sans poser des problèmes de rapport au travail. Le travail, les compétences professionnelles sont souvent constitutifs de l’identité de la personne, du sentiment qu’a chacun de sa valeur et de son utilité. Dès lors que le résultat de son travail n’est plus directement attribué au salarié mais est le fruit du collectif, comment s’y retrouver, se rassurer ? Les individus ne doivent pas se sentir niés par le collectif ou le poids des décisions communes. Il s’agit là d’un équilibre délicat qui passe en grande partie par la valorisation que les membres de la structure se prodiguent les uns les autres. Pour rassurer l’autre, faire en sorte qu’il s’épanouisse et donne le meilleur de lui-même, qu’il ose s’exprimer et prendre des décisions, il faut l’aider à acquérir les compétences nécessaires à sa polyvalence et à sa prise en charge du collectif mais aussi souligner ses apports. Ce n’est que dans la reconnaissance et la confiance mutuelle que pourront se gérer les doutes et les angoisses des uns et des autres quant à leur utilité.


Faut-il éviter la spécialisation des tâches ?
5 avril 2007, par Têtatutelle

Oui, là tu as vu juste, les limites de chacun ne sont même pas seulement un problème mais LE PROBLEME MAJEUR en autogestion. Surtout quand on est comme moi, qu’elles sont énormes ! Un problème psychomoteur de naissance inguérissable (parole d’un neurologue certificat à l’appui) me rend incapable à tout travail manuel (je suis incapable de mettre une clef sur un porte-clef, et je ne plaisante pas !) et ce handicap n’étant actuellement pas reconnu par la société lambda (uniquement par la médecine), il me créé déjà des problèmes relationnels dans la société aux tâches divisées. Alors que serait-ce en autogestion ? Je ne peux pas m’empêcher de me poser cette question. (mais tu es déjà au courant, Rakshasa, j’ai exprimé ce problème sur l’En-Dehors). Et je n’arrive à être polyvalente que si les différents temps sont très nettement distincts : un jour la production, un jour le secrétariat, un jour la compta, un jour les relations extérieures et les décisions politiques en réunion après le boulot ça irait, mais si j’ai plusieurs choses à faire en même temps, c’est la cata ! J’ai expérimenté ça en secrétariat où après une interruption téléphonique ou physique avec le public, je ne savais plus du tout où j’en étais. C’est pour ça que j’ai du me reconvertir dans un autre métier (le journalisme pour information).

Ce genre de cas est peut-être extrêmement minoritaire, néanmoins il existe. Alors à mon avis, on ne peut faire l’impasse d’une réflexion sur le comment intégrer le handicap, connu commme inconnu socialement, dans l’autogestion. Le cas d’une telle personne sera logiquement d’office perçu comme la remorque du collectif, ce qui ne peut manquer de créer des conflits qui ajouteront un mal moral à son mal psychomoteur (est-ce de sa faute ?), ce qui la rendra donc encore moins efficace (si elle ne se fait pas tout bonnement jeter ! Et donc licencier ?). Je pense que l’autogestion n’est réalisable qu’au prix d’une solidarité hors du commun entre les individus et force est de constater que la société actuelle évolue à l’exact inverse (en espérant qu’il en soit majoritairement autrement dans la sphère anarchiste). Alors militons pour l’autogestion, certes, puisque tel est notre idéal. Mais militons parallèlement pour un changement radical dans les mentalités et l’acceptationion de TOUS les handicaps, les compris comme les incompris et demander aux gens d’accepter ce qu’ils ne comprennent pas, pour les ultra rationnels que nous sommmes, pourra aussi paraître contradictoire.

Mon intention n’est pas ici de tenir un discours défaitiste, négativiste, dans le but de décourager les bouillants de l’autogestion. Au contraire mais le propre de la bouillanteur étant d’aveugler, je rappelle seulement la nécessité de garder juste la dose de réalisme nécessaire pour ne pas foncer tête baissée et s’apercevoir trop tard qu’on a pas pensé à telle ou telle chose, prévu tel et tel problème.

Ne tardons plus, réfléchissons !

Têtatutelle